L’assassinat de Jovenel Moïse : L’exécution de la dénonciation d’un système prédateur

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L’assassinat de Jovenel Moïse : L’exécution de la dénonciation d’un système prédateur

Le 7 juillet 2021, à 1h15 du matin, un commando lourdement armé pénètre sans la moindre résistance dans la résidence privée du président de la République d’Haïti, à Pèlerin 5. Jovenel Moïse, 58e chef d’État de la nation, est torturé puis criblé de douze balles. Sa femme, Martine Moïse, est gravement blessée. Au-delà de l’horreur absolue de ce crime qui a glacé la communauté internationale, cet assassinat représente un événement politique d’une nature singulière : il ne s’agit pas du simple meurtre d’un chef d’État, mais de l’anéantissement violent d’une dénonciation.

L’exécution de Jovenel Moïse est la réponse brutale d’un système rentier, mafieux et tentaculaire, à la fois interne et externe, qui s’est senti mortellement menacé. Issu de la paysannerie et du monde entrepreneurial de la province, Jovenel Moïse n’appartenait pas à l’oligarchie traditionnelle de Port-au-Prince. Dès son accession au pouvoir en 2017, il a eu l’audace — ou l’imprudence — de s’attaquer aux intouchables : les monopoles économiques, les contrats léonins qui saignent l’État, et l’hypocrisie de la tutelle internationale.

Cet article propose une analyse approfondie des faits entourant son mandat. Il démontre comment le « système », sentant ses fondations trembler dès le sixième mois de la présidence, a orchestré une campagne méthodique de destruction de son image, organisé son isolement diplomatique, pour finalement commanditer son exécution physique.

I. L’anatomie du « Système » : La capture de l’État haïtien

Pour comprendre pourquoi Jovenel Moïse a été assassiné, il faut d’abord définir ce qu’il appelait lui-même le « système ». L’État haïtien, depuis plusieurs décennies, ne fonctionne pas comme une entité au service de l’intérêt général. Il a été privatisé, capturé par une coalition d’intérêts puissants qui maintiennent le pays dans une misère structurelle pour garantir leurs profits.

L’oligarchie compradore et les monopoles

Le système économique haïtien est dominé par une poignée de familles oligarchiques, souvent issues de l’import-export. Cette bourgeoisie, qualifiée de « compradore », ne produit presque rien sur le sol national. Sa richesse repose sur un modèle d’extraction :

  • Le contrôle des douanes : La contrebande et l’évasion fiscale dans les ports haïtiens font perdre des centaines de millions de dollars à l’État chaque année, au profit exclusif des grands importateurs.
  • Les contrats d’État asymétriques : Le secteur privé haïtien s’enrichit massivement en vendant des services à l’État (énergie, infrastructures, fournitures) à des prix exorbitants, garantis par des contrats corrompus.
  • L’absence de concurrence : Toute tentative de démocratiser le marché ou d’introduire de nouveaux acteurs est perçue comme une déclaration de guerre.

La dimension internationale du système

Le système ne se limite pas aux frontières d’Haïti. Il est protégé et soutenu par une architecture géopolitique internationale, souvent incarnée par le « Core Group » (États-Unis, France, Canada, ONU, OEA, etc.).

La communauté internationale privilégie une « stabilité » apparente qui facilite ses propres intérêts politiques et économiques (lutte contre la migration, maintien d’une main-d’œuvre bon marché dans les zones franches). Elle s’accommode parfaitement de l’oligarchie locale, qui lui sert de relais. L’international ferme les yeux sur la corruption des élites économiques tant que ces dernières garantissent l’alignement géopolitique d’Haïti sur les intérêts occidentaux.

Jovenel Moïse s’est retrouvé à l’intersection fatale de ces deux forces : une élite locale prête à tout pour conserver ses rentes, et une communauté internationale prête à l’abandonner dès qu’il deviendrait incontrôlable.

II. L’offensive présidentielle : S’attaquer aux intouchables

Dès son investiture en février 2017, Jovenel Moïse, sous le slogan de « la caravane du changement », a commencé à poser des actes qui ont immédiatement déclenché l’hostilité de l’oligarchie. Il a dénoncé publiquement ce qu’aucun président avant lui n’avait osé nommer avec autant de clarté.

La guerre de l’énergie et la rupture des contrats léonins

L’attaque la plus frontale de Jovenel Moïse contre le système a été sa décision de réformer le secteur énergétique. L’Électricité d’Haïti (EDH), l’entreprise publique, accusait un déficit chronique colossal. La cause principale n’était pas seulement la mauvaise gestion, mais la nature des contrats liant l’État à des producteurs d’énergie privés indépendants (IPP).

  • Le mécanisme de la rente : Des entreprises privées facturaient à l’État l’énergie à des coûts prohibitifs. Pire encore, les contrats incluaient des clauses garantissant que l’État devait payer ces entreprises pour leur « capacité de production » installée, même si elles ne fournissaient aucune électricité sur le réseau.
  • L’annulation des contrats : En 2019 et 2020, Jovenel Moïse a pris la décision sans précédent d’annuler ces contrats (notamment avec la compagnie Sogener, liée à la puissante famille Vorbe) et d’exiger la restitution de centaines de millions de dollars de « surfacturation ».
  • La réponse du système : En touchant au portefeuille de l’oligarchie, Moïse a franchi la ligne rouge. Il a dépossédé des familles qui avaient l’habitude de faire et de défaire les gouvernements. Ces acteurs économiques ont immédiatement réorienté leurs capitaux pour financer sa chute.

Le contrôle des douanes et des infrastructures

Outre l’énergie, le président s’en est pris au secteur des travaux publics. Il a dénoncé les entreprises qui monopolisaient la construction des routes et les contrats d’asphaltage, souvent payés d’avance par l’État pour des projets jamais achevés. En important directement de l’équipement lourd pour l’État (les équipements de la Caravane), il a court-circuité les importateurs traditionnels qui louaient ces machines à l’État à des prix exorbitants.

De plus, il a commencé à restructurer l’Administration Générale des Douanes pour limiter la contrebande, menaçant directement les marges bénéficiaires des familles contrôlant les ports privés du pays.

III. Le plan de destruction : Le lynchage médiatique et la paralysie du pays

Le système, se sentant attaqué dans ses fondements mêmes, n’a pas attendu. Dès le sixième mois du mandat de Jovenel Moïse, une machinerie de déstabilisation s’est mise en branle. L’objectif était double : détruire son image publique, tant au niveau national qu’international, et paralyser le pays pour prouver son “incapacité” à gouverner.

L’instrumentalisation du dossier PetroCaribe

Le scandale PetroCaribe est l’une des plus grandes fraudes financières de l’histoire d’Haïti. Près de 3,8 milliards de dollars, issus du programme pétrolier vénézuélien, ont été détournés sur une dizaine d’années. Ces détournements se sont déroulés en grande partie sous les administrations précédentes (Préval, Martelly).

Cependant, le système médiatique et politique, financé par l’oligarchie, a réussi un tour de force : canaliser la colère légitime de la jeunesse haïtienne (#KotKòbPetroCaribeA) pour en faire une arme exclusive contre Jovenel Moïse. Bien que son entreprise Agritrans ait été citée dans des rapports de la Cour Supérieure des Comptes pour des irrégularités, la diabolisation médiatique a fait de lui le visage unique de cette corruption institutionnelle historique, exonérant de fait les véritables architectes du détournement PetroCaribe.

Le phénomène du « Pays Lòk »

Pour asphyxier le gouvernement, l’oligarchie a financé le phénomène du Pays lòk (pays verrouillé). Entre 2018 et 2020, des secteurs entiers de Port-au-Prince et des routes nationales ont été barricadés par des gangs armés et des manifestants violents.

  • Le financement occulte : Les barricades, les armes et la logistique des gangs qui bloquaient le pays étaient financées par des secteurs économiques lésés par les réformes de Moïse. Le but était de bloquer l’économie formelle, de faire chuter les recettes de l’État, et de forcer la démission du président.
  • La destruction de l’image présidentielle : L’impossibilité de circuler, de se rendre à l’école ou à l’hôpital a généré un désespoir profond au sein de la population. Jovenel Moïse a été dépeint comme un dictateur sanguinaire s’accrochant au pouvoir, alors qu’il faisait face à un coup d’État rampant, financé de l’intérieur.

La stratégie du système était limpide : rendre le pays ingouvernable pour prouver que le réformateur était le problème, et non la solution.

IV. L’abandon international : Une complicité géopolitique

L’une des facettes les plus sombres du mandat de Jovenel Moïse est la manière dont la communauté internationale l’a isolé, le livrant en pâture à ses bourreaux. Dès qu’il s’est attaqué au système, ses “alliés” diplomatiques ont pris leurs distances, pour des raisons encore cachées sous le voile de la realpolitik.

La rupture des équilibres diplomatiques

Jovenel Moïse a tenté de jouer sur plusieurs tableaux géopolitiques, ce qui a irrité le Département d’État américain.

  1. Le vote contre le Venezuela : Sous la pression de l’administration Trump, Moïse a voté à l’OEA pour ne pas reconnaître la légitimité de Nicolás Maduro en 2019. C’était une rupture historique pour Haïti, qui avait bénéficié de l’aide vénézuélienne. Moïse espérait en retour un soutien financier et politique massif de Washington pour faire face à la crise du Pays lòk.
  2. La trahison silencieuse : Ce soutien américain n’est jamais venu. Washington l’a laissé affronter seul les conséquences de cette rupture. Pire, l’administration américaine a commencé à multiplier les communiqués l’exhortant à “organiser des élections” et à “respecter les droits de l’homme”, reprenant la rhétorique de l’opposition financée par l’oligarchie.

Le retrait tacite du Core Group

Au fur et à mesure que Jovenel Moïse dénonçait publiquement l’oligarchie, le Core Group s’est éloigné. L’international tolère la corruption, mais déteste l’instabilité et l’imprévisibilité. Moïse, en dénonçant le système et en refusant de démissionner, est devenu un “facteur d’instabilité” aux yeux des ambassades occidentales.

Lorsqu’il a alerté sur les menaces de mort pesant sur lui, réclamant de l’aide pour sécuriser les ports et les frontières afin de stopper l’afflux d’armes destinées aux gangs financés par ses adversaires, ses appels sont restés lettre morte. Cet abandon international a envoyé un signal clair aux exécutants du système : le président n’était plus protégé par le bouclier diplomatique occidental. Il était devenu une cible éliminable sans risque de représailles géopolitiques majeures.

V. La Nuit du 7 Juillet 2021 : L’exécution d’un contrat systémique

L’analyse des événements de la nuit du 7 juillet 2021 prouve que cet assassinat n’est pas l’œuvre d’un groupe d’illuminés ou de simples opposants politiques. C’est une opération systémique, nécessitant une logistique, des financements et des complicités d’une envergure étatique et transnationale.

La collusion des forces de sécurité

La preuve la plus flagrante que le “système” a tué Jovenel Moïse réside dans l’inaction absolue de sa propre garde. La résidence présidentielle était théoriquement protégée par l’Unité de Sécurité Générale du Palais National (USGPN), l’Unité de Sécurité Présidentielle (USP) et le Cat Team.

Pourtant, le commando de mercenaires colombiens a franchi trois périmètres de sécurité, désarmé les gardes sans tirer un coup de feu, et torturé le président pendant près d’une demi-heure sans qu’aucun renfort n’intervienne.

Ce niveau de trahison interne (impliquant des hauts gradés comme le chef de la sécurité Jean Laguel Civil et le commissaire Dimitri Hérard) prouve que les tueurs ont acheté le silence et la complicité des plus hautes sphères de l’appareil sécuritaire de l’État. Seul un pouvoir financier illimité et des garanties d’impunité totale pouvaient acheter une telle trahison.

La connexion floridienne et l’opacité de l’enquête

Le complot a été planifié en grande partie dans le sud de la Floride (États-Unis), impliquant des entreprises de sécurité privées (CTU Security), des financiers obscurs, et des acteurs politiques de l’ombre (comme le pasteur Christian Emmanuel Sanon et l’ancien fonctionnaire Joseph Félix Badio).

La justice américaine a certes condamné plusieurs des logisticiens en Floride, mais le système judiciaire haïtien, gangrené par la peur et la corruption, peine à remonter jusqu’aux véritables “auteurs intellectuels” de l’assassinat — les oligarques et les acteurs politiques majeurs qui ont mis l’argent sur la table. Plusieurs juges d’instruction ont dû fuir le pays face aux menaces de mort. L’assassinat de Jovenel Moïse se poursuit aujourd’hui par l’assassinat de la vérité.

Conclusion

L’assassinat de Jovenel Moïse est le châtiment suprême infligé par un ordre prédateur à un homme qui a refusé de jouer son rôle de marionnette docile. Les faits entourant son mandat démontrent une chronologie implacable : des réformes touchant les monopoles énergétiques et douaniers, suivies immédiatement d’une campagne de diffamation médiatique, de la paralysie du pays par des gangs mercenarisés, et enfin, de l’isolement orchestré par une communauté internationale cynique.

La mort du 58e président d’Haïti a été un message sanglant envoyé à toute la nation et aux futures générations politiques : le système est intouchable. Dénoncer publiquement la corruption des contrats de l’État, s’attaquer à l’oligarchie compradore et dévoiler l’hypocrisie de l’aide internationale se paie au prix du sang.

Depuis cette nuit funeste du 7 juillet 2021, Haïti a sombré dans un chaos sans précédent. Les gangs, autrefois utilisés comme outils de déstabilisation contre Moïse, se sont autonomisés et ont dévoré ce qui restait de l’État. Ce vide institutionnel absolu n’est pas un échec pour le système ; c’est sa victoire. Dans le chaos, les ports fonctionnent toujours pour l’oligarchie, les armes continuent de couler à flots, et la justice est définitivement enterrée. L’assassinat de Jovenel Moïse n’était donc pas seulement la mort d’un homme ; c’était la mise à mort de l’espoir d’une nation de s’affranchir de ses chaînes invisibles.

Références

Audain, M. (2022). La crise haïtienne et l’assassinat de Jovenel Moïse : Radiographie d’un effondrement étatique. Revue de Géopolitique et de Stratégie Caraïbéenne.

Center for Economic and Policy Research (CEPR). (2021). Haiti after Moïse: The International Community’s Role and the Core Group. CEPR Reports. https://cepr.net

Coto, D., & Sanon, E. (2021, July 8). Assassination of Haiti’s president: What we know and what we don’t. Associated Press.

Kitroeff, N., Kurmanaev, A., & Abi-Habib, M. (2021, December 12). Before Assassination, Haiti’s President Was Gathering a List of Drug Traffickers. The New York Times. https://www.nytimes.com

Organisation des États Américains (OEA). (2021). Rapport de la mission d’observation et de la situation sécuritaire en Haïti suite à l’assassinat du Président Jovenel Moïse. Secrétariat Général de l’OEA.

Seitenfus, R. (2021). L’échec de l’aide internationale à Haïti : Dilemmes et égarements (Édition révisée). Éditions de l’Université d’État d’Haïti.

US Department of Justice. (2023). Several Individuals Charged in the Southern District of Florida in Connection with the Assassination of the President of Haiti. Office of Public Affairs. https://www.justice.gov

Shubert Nelson/ Ayiti Solutions

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